ODEXPO : Présentez-vous en quelques phrases : qui êtes-vous et quel est votre parcours artistique ?
ALEXANDRA CHAUCHEREAU : A l'âge de 13 ans, je recevais de mes parents ma première boîte de peinture à l'huile ; mon père étant peintre, je suivais ainsi la voie paternelle. Très jeune, il m'emmenait avec lui l'été pour peindre sur le motif. Il m'arrivait aussi de passer des journées entières dans ma chambre avec mes pinceaux. Puis mon plaisir d'enfant s'est progressivement et profondément transformé en nécessité. Après le baccalauréat, je me suis orientée vers une formation de juriste pour des raisons familiales. Mais, j'ai toujours pratiqué le dessin et la peinture et suivi un enseignement artistique en parallèle. La création fait partie de ma vie tout comme mon métier de juriste, dont la spécialité, la propriété intellectuelle, n 'est pas le fruit du hasard. C'était une façon pour moi, qui aurait voulu faire une école d'art, de travailler malgré tout dans le secteur de la création et de rester en contact avec le monde artistique. Depuis plus de 20 ans, je suis artiste professionnelle bien que je conserve une petite activité juridique par ailleurs. Mon atelier se trouve aux Essarts (41800) dans le Loir et cher. Et ce désir d’être diplômée des Beaux-Arts ne m'a jamais quitté. Aussi j’ai candidaté pour faire une VAE (validation des acquis d’expérience) à École Supérieure d’Art et Design Le Havre-Rouen (ESADHaR). Mon dossier a été accepté et, à l’issue de ce process, j’ai obtenu mon DNSEP avec les félicitations du jury en septembre 2021. J’ai commencé à exposer en 2001, des expositions individuelles et collectives notamment à Mac Paris, Puls’Art, la Biennale de Cachan, Espace Chaillioux, le FIAA…, et en Février 2025 à l’exposition Trésors de Banlieues-Couronnes d’Humanité proposée par l’Académie des banlieues en partenariat avec Gennevilliers. D’abord profondément peintre, je me suis ouverte à d’autres médiums comme le collage, le modelage, l’installation. Mes dernières expositions, mixtes, associent l’ensemble de ces médiums et évoluent vers une expression de l'intime touchant à l’universel.
O : Quelles sont vos principales sources d’inspiration ?
AC : Les archives, familiales notamment, sont à la base de mon inspiration. En les exhumant, je souhaite ranimer, sublimer leur mémoire et cela me permet d’évoquer des époques passées communes à la plupart à la plupart d’entre nous, d’autant plus si nous avons une géographie et une temporalité similaires. Témoigner, transmettre et fixer des traces de vie est une nécessité pour moi.
O : Comment décririez-vous votre style ou votre approche artistique ?
AC : Je présente des œuvres de différentes formes avec différents médiums et je souhaite réveiller la mémoire des regardeurs. Le but est de susciter une interaction, des questionnements les emmenant sur le terrain de leur propre histoire, de leur propre identité. Mon médium de prédilection est la peinture, plutôt figurative. Je m'inspire d'archives et je vais jusqu'à les inclure physiquement dans certaines pièces.
O : Quelles thématiques ou questions abordez-vous dans votre art ?
AC : Je questionne les thèmes de l’identité, la mémoire et la disparition. Mes sources d’inspiration : Archives/Identité Le vécu de nos ancêtres façonne notre identité, sans même qu’il soit besoin d’une communication orale. Les archives familiales sont donc mon jardin, jardin transcendé, digéré, transformé et prêt à se polliniser avec les jardins familiaux des regardeurs. Mémoire Ce travail sur la mémoire se trouve en totale adéquation avec ma personnalité, mon intérêt de toujours pour les parcours de vie. Mes créations sont des récits. Je raconte des histoires. Des histoires que l’on m’a confiées ou que j’ai vécues. Notre mémoire est sélective. Souvent, elle déforme le souvenir, influencée par ce qui nous a construits, par notre connaissance, nos émotions, notre inconscient... « Ma vérité » n’est donc pas celle de mes grands-parents, ni celle de mes parents. « Ma vérité » n’est pas non plus celle du regardeur. Rien n’est imposé au regard de l’autre. Cela relève d’une double préoccupation : conserver une part d’intime et permettre au regardeur de projeter sa propre narration. Cette mémoire se veut à la fois individuelle et collective. Comme l’écrit Annie Ernaux dans l’ouvrage « Le vrai lieu », j’ai le sentiment que les choses qui l’ont traversée ont traversé d’autres gens. Disparition En parlant de mémoire, je questionne la disparition. Mon travail plastique me permettra-t-il de ne pas sombrer dans l’oubli ?
O : Décrivez votre processus créatif : comment passez-vous de l’idée à l’œuvre finale ?
AC : J'ai constitué une base d'archives photographiques et de documents. L'idée vient souvent au moment de l'endormissement ou au petit matin. A partir d'un souvenir associé à une image, une photographie et parfois un texte. Il m'arrive de faire une première version en petit format en intégrant la photographie et ensuite de la refaire en grand totalement en peinture. Le temps de création est varié. Certaines œuvres jaillissent et sont très rapidement abouties. D'autres sont plus longues à réaliser. Je travaille toujours plusieurs pièces au même moment.
O : Décrivez votre espace de travail.
AC : J'ai la chance d'avoir un atelier très lumineux et au calme. Je travaille dans le silence. Souvent avant de me mettre au travail j'ai un petit rituel qui consiste à passer le balais. Je prends ainsi possession des lieux.
O : Parlez-nous d'une de vos œuvres qui vous tient particulièrement à cœur. Pourquoi ?
AC : "En arrivant à Limey" est une toile importante pour moi. Elle a été inspirée par deux pages du Carnet de Guerre 14/18 de mon grand-père paternel. Ce carnet m'attendait dans une petite valise rangée dans la cave de mes parents. Elle était là depuis des années, avec son étiquette écrite de la main de ma grand-mère : « Papiers divers concernant divers évènements à vérifier. » C’était une invitation, je l’ai ouverte. Et là, le carnet de guerre de mon grand-père paternel, Henri Abel Chauchereau, né le 1er juillet 1895, de la classe 1915 de la subdivision d’Orléans. J’ai immédiatement su que j’allais travailler sur ce témoignage.
Après le déchiffrage et la retranscription du carnet, le besoin d’aller sur les deux champs de bataille décrits par mon grand-père : le front de Woëvre et la butte de Vauquois. J’ai pris des photos de ces lieux afin de les peindre tels qu’ils sont aujourd’hui et y intégrer, en décalage, les écrits du carnet portant spécifiquement sur ces lieux. Les textes sont reproduits avec ma propre écriture ou celle de mon grand-père sur le support. Avec ses mots, ma main trace ce que sa propre main a tracé il y a plus de cent ans. L’œuvre achevée, le texte peut avoir été partiellement ou totalement recouvert. C’est l’acte d’avoir mêlé nos deux écritures qui importe. Un travail de mémoire et une rencontre aussi.
Et je n'ai pas cessé depuis de m'inspirer des archives.
O : Le mot de la fin…
AC : La mémoire individuelle rencontre la mémoire universelle. Alors que nous sommes dans un monde de plus en plus individualiste, ranimer par l’art et l’émotion cette universalité permet de renouer le dialogue, de mieux nous comprendre les uns les autres, de partager des moments de vie, de faire du lien et du bien. Le contenu de la valise est inépuisable. J’ai de nombreux projets en tête. L’archive qui renvoie au passé, me fait regarder du côté de l’avenir, de mes projets, de la vie.
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